Fiona Schmidt est journaliste et essayiste. De celle qui tape un gros coup dans la fourmilière des préjugés et des contradictions avec intelligence et sens. Dans L’amour après #MeToo *,  un traité de séduction à l’usage des hommes qui ne savent plus comment parler aux femmes, elle décortiquait avec autant d’humour que de justesse les rapports de séduction. En 2020, elle publie Lâchez-nous l’utérus : En finir avec la charge maternelle* et poursuit en parallèle son compte Instagram @bordel.de.meres (le SOS des préjugés et injonctions concernant la maternité et la non maternité) qui voit s’envoler le nombre d’abonnés. Un livre de 248 pages dans lequel chaque ligne résonne chez chaque femme : celles qui ont un ou des enfants, celles qui n’en ont pas, celles qui ne peuvent pas en avoir et celles qui n’en veulent pas (comme c’est le cas pour Fiona). Dans cette enquête rondement menée, Fiona décortique avec la plume qu’on lui connaît, l’origine scientifique, psychanalytique et idéologique des préjugés les plus communs – et les plus clivants – au sujet de la maternité. A lire, à offrir et à partager #sororité

 

Quel est le point de départ de ce livre ?

Ca faisait longtemps que je voulais parler du fait que je n’ai jamais voulu d’enfant et que du plus loin que je m’en souvienne, ça m’a toujours valu au mieux des questions et au pire des problèmes. Pendant longtemps j’ai cru que la maternité ne me concernait pas, puisque je la refusais. Mais en réalité, on est toutes concernées par le sujet, parce qu’on est toutes définies par rapport à cette case qu’on est censées cocher, ou au moins vouloir cocher, pour être une considérée comme une « vraie femme » : la maternité, c’est le point d’entrée de la féminité, l’expression « on n’est pas vraiment femme avant d’être mère » est très claire à ce sujet. Le point de départ de ce livre, ce n’est pas de mettre en cause le principe même de la maternité, bien entendu, mais de questionner les préjugés au sujet de la maternité – et donc, de la non-maternité. J’ai voulu écrire un livre qui parle de maternité à toutes les femmes, d’un point de vue sociologique, sans parti pris. Eh bien croyez-le ou pas, mais un tel livre n’existait pas. L’écrasante majorité des livres sur la maternité sont des modes d’emploi (de grossesse, de bébé, d’ado…) remplis de conseils techniques. Rarissimes sont les livres à parler de maternité en tant qu’institution sociale.

 

“(…) La maternité n’est ni un match, ni une bataille, ni une science exacte, ni l’examen de passage à la vraie-vie-qui-vaut-vraiment-la-peine-d’être-vécue. La maternité est une option que chaque femme est supposée être libre de choisir ou de décliner (…)”

 

 

Ce livre parle de choix. De ceux que l’on fait, de ceux que l’on critique et de ceux que l’on impose aux autres. Pourquoi, selon vous, la maternité est-elle considérée comme un tournoi ? Avec des équipes qui s’affrontent ? Et des points de vue qui se confrontent ?

 Parce qu’elle cristallise des enjeux personnels très forts. La maternité, le bon fonctionnement du foyer, ça a longtemps été le seul domaine de compétence réservé aux femmes, tandis que les hommes avaient absolument tout le reste. Aujourd’hui les femmes ne sont plus cantonnées à la sphère domestique et familiale, bien sûr, mais ça reste quand même l’élément central de leur identité sociale. Quoi qu’elle ait accompli par elle-même, on considèrera toujours qu’une femme célibataire et sans enfant est passée « à côté » de sa vie, on aura tendance à la plaindre, parce qu’on part du principe que ça ne peut pas être un choix. Pourtant la maternité n’est ni un match, ni une bataille, ni une science exacte, ni l’examen de passage à la vraie-vie-qui-vaut-vraiment-la-peine-d’être-vécue. La maternité est une option que chaque femme est supposée être libre de choisir ou de décliner, avant d’accéder sereinement aux méthodes qui rendent possible la réalisation d’un projet censément personnel, mais dont tout le monde se mêle en permanence.

 

En 2020, existe-t-il une injonction à la maternité comme il existe une injonction au bonheur ?

Jusque dans les années 60, la maternité était surtout la conséquence naturelle du mariage qui était lui-même incontournable, surtout pour les femmes : c’était la seule façon pour elles d’exister socialement. Puis les normes sociales se sont assouplies, la contraception et l’IVG ont permis aux femmes de choisir le nombre et le moment de leur grossesse, à défaut de s’y soustraire complètement. Or le fait d’avoir plus de liberté multiplie par deux nos devoirs vis-à-vis de la société et nos exigences vis-à-vis de nous-mêmes : les femmes ne sont donc soumises au maternellement correct mais au maternellement parfait. Par ailleurs, l’enfant occupe aujourd’hui une place qu’il n’occupait pas il y a encore un demi-siècle : depuis qu’il est devenu un projet de couple, et un projet personnel, et pas seulement la conséquence inévitable du mariage, il est surinvesti, surtout en période de crise. La famille ou en tout cas, l’enfant, c’est une valeur refuge dans une société dont les fondements politiques, économiques, écologiques, sanitaires… sont bouleversés en permanence.

 

Quels rôles les réseaux sociaux jouent-ils dans cette injonction ?

On vit sous le regard des autres en permanence. Avant les réseaux sociaux, la maternité était un sujet privé. Aujourd’hui, la maternité n’est toujours pas considérée comme un sujet politique, en revanche c’est un sujet public dans la mesure où l’on en parle partout, tout le temps, notamment sur les réseaux sociaux. Or ceux-ci sont un miroir déformé d’une réalité qui passe non seulement pour une norme, mais la seule norme qui vaille. Si l’on en croit Instagram, la maternité, c’est une maman radieuse et toute mince dont les enfants sont adorables et assortis aux coussins en lin beige du salon (j’exagère, mais pas beaucoup). La plupart des millions de photos hashtaguées #happymom, #happymother ou #happymommy ne sont qu’une déclinaison de cette image d’Epinal. Les mères qui ne reconnaissent pas leur maternité dans cette représentation ont donc l’impression d’être en échec personnel, parce que les réseaux sociaux sont censés refléter la « vraie vie », contrairement à la pub qui est elle aussi très normative, mais dont on sait qu’elle est une fiction. Les réseaux sociaux mettent en scène une vie qui n’a rien à voir avec la réalité, sauf qu’elle passe pour la réalité : c’est très toxique. 

 

“La plupart des témoins de @bordel.de.meres qui ont vécu l’expérience de la maternité disent avoir été stupéfaites que celle-ci ne ressemble pas à ce qu’elles avaient imaginé (…) « Mais pourquoi on nous dit pas que c’est si galère d’être parents ?? Pourquoi, pendant les cours de préparation à l’accouchement, on nous dit pas qu’on va en baver, qu’on va avoir envie de le rendre à la maternité, mais que c’est normal, et qu’à côté de ça, on va vivre plein de moments forts ? »

 

Vous parlez du fantasme archaïque de la maternité béate. Comment expliquer ce décalage de perception de sa propre maternité ?
On dit et on lit encore partout que “la maternité, c’est que du bonheur”. Cette conception est bien antérieure à Instagram, mais il semblerait qu’elle soit de moins en moins fondée, si l’on en croit une étude britannique menée sur 2 570 femmes de la même classe d’âge nées dans la même région à 20 ans d’intervalle, et qui établit que la dépression maternelle serait nettement en hausse : 17 % des femmes devenues mères dans les années 1990 manifestaient des symptômes dépressifs, alors qu’elles seraient 25 % aujourd’hui. En cause, selon les responsables de l’étude, « l’accélération du rythme du monde moderne » auquel les femmes sont particulièrement sensibles, et la multiplication des injonctions de réussite tant personnelle que familiale et professionnelle entretenue par « les réseaux sociaux et Internet », qui seraient facteurs d’une « surcharge informationnelle et d’une concurrence sociale entre femmes accrue ». La plupart des témoins de @bordel.de.meres qui ont vécu l’expérience de la maternité disent avoir été stupéfaites que celle-ci ne ressemble pas à ce qu’elles avaient imaginé. Elles attribuent ce décalage – dont elles se sentent évidemment responsables – à un manque d’informations : « Mais pourquoi on nous dit pas que c’est si galère d’être parents ?? Pourquoi, pendant les cours de préparation à l’accouchement, on nous dit pas qu’on va en baver, qu’on va avoir envie de le rendre à la maternité, mais que c’est normal, et qu’à côté de ça, on va vivre plein de moments forts ? » C’est dire si le mythe de l’épanouissement et du rayonnement quasi mystique attribué d’office aux mères est tenace, et qu’il éclipse non seulement l’information au sujet de la grossesse et de la maternité, mais aussi et surtout la personnalité de chaque femme. C’est comme s’il n’y avait qu’un seul modèle de mère à suivre, et qu’elle était toujours impeccable et souriante, un peu comme la Schtroumpfette.

 

Vous le dites dans votre livre, la maternité est considérée comme le passage à l’âge adulte. Parlons de la question du « statut social » que l’on gagne une fois que l’on devient mère.


Être mère apporte le confort d’être validée socialement, d’appartenir aux gens comme il faut. Être mère, c’est être conforme, c’est se balader avec son certificat d’aptitude à la vie adulte. Ne pas l’être – surtout au-delà de 35 ans –, c’est avoir le sentiment permanent d’avoir foiré son oral de rattrapage au bac de la Vraie Vie avec des anti- sèches fourrées dans les manches. Une jeune femme devenue mère après avoir longtemps refusé de l’être disait sur @bordel.de.meres : « Ce qui m’a le plus choquée depuis l’annonce de ma grossesse, c’est le changement de comportement des femmes autour de moi. (…) Je semble enfin digne d’intérêt et admise dans le cercle très fermé de “celles qui savent parce qu’elles sont maman”. Et qui, du coup, me posent plein de questions sur ma grossesse ou mes projets alors qu’elles ne m’avaient limite jamais adressé la parole auparavant. » On n’est pas adulte tant qu’on n’est pas mère, mais ça n’empêche personne d’infantiliser les mères pendant leur grossesse, et après bien sûr…

 

“Pour alléger la charge maternelle collective, il faut commencer par admettre que même si on ne les comprend pas, tous les modes de vie sont légitimes à partir du moment où ils n’entravent pas notre façon de vivre.”

 

Vous dites qu’il faut en finir avec la charge maternelle. C’est quoi exactement la charge maternelle et comment l’alléger, ensemble ?

La charge maternelle, c’est la somme des préjugés intégrés dès l’enfance qui présentent la maternité désirée, radieuse et bienveillante comme la norme, une part non négociable de l’identité féminine, et le seul lifegoal qui vaille. C’est aussi le fait que la parentalité demeure encore et toujours un sujet de mères, qui creuse par conséquent les inégalités de genres. C’est enfin la comparaison réflexe avec les autres femmes, qui est insécurisante et nourrit une rivalité malsaine. Pour alléger la charge maternelle collective, il faut commencer par admettre que même si on ne les comprend pas, tous les modes de vie sont légitimes à partir du moment où ils n’entravent pas notre façon de vivre. Même s’il est différent du mien, le mode de vie d’autrui ne remet pas en cause mon propre mode de vie : ce n’est pas parce que je ne veux pas d’enfant que je suis contre la maternité, ou contre les parents, ou contre les enfants, par exemple. Chacun.e devrait pouvoir accepter et défendre la liberté d’autrui à faire des choix qu’il/elle ne ferait pas pour soi, parce que c’est ça, le vivre ensemble.

 

Quel est l’antidote contre la charge maternelle ?

L’égalité dans la parentalité hétéro, déjà : il faut arrêter de considérer les pères comme des parents suppléants, ou des seconds couteaux de la parentalité car c’est injuste pour eux, et ça entretient l’idée que la parentalité, donc la charge liée à la parentalité, est avant tout un sujet de femmes. La sororité, indéniablement, c’est la solidarité entre femmes, qui nécessite de l’empathie. L’empathie consiste non pas à vivre la même chose que l’autre mais à se mettre à sa place sans jugement. C’est la raison pour laquelle j’ai créé @bordel.de.mères. J’ai reçu plusieurs témoignages de femmes fatalistes qui regrettaient que le safe space créé sur @bordel.de.meres ne soit pas reproductible « dans la vraie vie », à cause d’un supposé manque de solidarité entre femmes. Mais la charge maternelle n’est une fatalité que si nous décidons que la rivalité entre femmes l’est, et qu’il est dans la nature des femmes de préférer se tirer dans les pattes plutôt que de s’entraider – même pas ! – de coexister pacifiquement.

 

* publiés aux éditions Hachette Pratique

 

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