Comment les occuper ? Entre l’école, les devoirs, les cours d’éveil musical et de natation, les moments en famille ou avec les copains et l’écran de l’iPad, on imaginerait presque que la question ne se pose plus. Et pourtant. Au détour d’un après-midi de juillet, de ces grandes vacances dont les enfants rêvaient encore quelques semaines plus tôt, un “Je sais pas quoi faire” se fait entendre. Et si, au lieu de remplir leur planning avec nos idées, on les laissait plutôt s’ennuyer ?

 

Ne pas s’ennuyer. Surtout ne pas s’ennuyer.

Dans une époque où il importe de profiter de chaque minute, ou de l’optimiser pour en faire toujours plus, la moindre pause devient suspecte. On fuit les « temps morts », une expression peu réjouissante utilisée dans certains sports pour désigner ces instants où le jeu s’interrompt. Faire, s’occuper, ce serait donc vivre. Pour les grands comme pour les petits.

En 2016, 76% des enfants âgés de 3 à 10 ans pratiquaient au moins une activité extra-scolaire. La tendance est à la hausse et les raisons, multiples, sont souvent positives : se dépenser, développer sa sensibilité et ses capacités d’expression artistique, se faire de nouveaux amis, ne pas rester seul en attendant de tous se retrouver en famille le soir… Voir ses enfants actifs et heureux de l’être est aussi rassurant pour de nombreux parents.

Mais cette tendance s’inscrit aussi dans un contexte de forte stimulation, où l’on trouve souvent un écran à proximité pour tromper l’ennui. Notamment la télévision. D’après la sociologue Marina d’Amato, “les enfants la regardent plus longtemps et beaucoup plus que les adultes”, même si elle reste “un deuxième choix”. Un moyen de se distraire, de combler le vide. Dans ce contexte, les moments de calme se font plus rares. Et lorsqu’ils arrivent, ils sont peut-être plus difficiles à aborder.

 

Ce que l’ennui veut dire.

L’ennui des enfants peut-être source d’inquiétude surtout s’il est fréquent. Mais c’est aussi un besoin, comme le raconte Etty Buzyn, psychologue spécialisée dans la petite enfance, dans son livre Papa, maman, laissez-moi le temps de rêver ! L’un de ses jeunes patients âgé de 9 ans, qu’elle surnomme le “petit PDG” en raison de son emploi du temps chargé, rêvait de ne rien faire, de s’ennuyer un peu plus souvent.

Et l’ennui ouvre la voie à l’imaginaire, au rêve, à la créativité. Dans une étude de 2014, des universitaires britanniques ont demandé à des enfants de lister tout ce qu’il était possible de faire avec deux gobelets. La moitié d’entre eux avaient dû recopier une liste de numéros de téléphone, une activité peu stimulante, avant cet exercice. Ils ont pourtant trouvé plus d’idées que les autres enfants. Un moment d’ennui permettrait ainsi l’invention de nouveaux jeux, parfois de nouvelles bêtises, mais aussi de projets pour quand ils seront plus grands.

Car dans le vide de l’ennui, on trouve aussi l’espace et le temps nécessaire pour mieux se connaître. Pour la psychologue Sophie Marinopoulos “L’ennui est la rencontre avec soi-même, ses ressources et ses limites. L’ennui délimite et construit.” Car divaguer, se perdre dans ses pensées, c’est aussi assimiler ce que l’on a vécu et se préparer à la suite. À grandir par exemple. C’est particulièrement vrai à l’approche de l’adolescence. Pour le psychiatre Roger Teboul, ces moments d’ennui sont nécessaires pour construire son monde intérieur et accomplir “le processus de maturation [psychique] qui fait de l’enfant un adulte.”

 

S’ennuyer, ça s’apprend

S’il est bon de laisser aux enfants la liberté de s’ennuyer, il est essentiel de les accompagner, de les aider à faire de ces temps libres des moments constructifs. Dr Theresa Belton, chercheuse en éducation, conseille par exemple d’encourager le développement de “la curiosité, la persévérance, l’espièglerie et la confiance”. Ces qualités offrent à l’enfant des ressources pour apprendre à surmonter l’ennui par l’inventivité.

Si les idées ne viennent pas, et si l’ennui devient frustrant, on peut aider les plus petits à dépasser cette situation de manière créative. La psychologue Régine Demarthe conseille de leur proposer des jouets aussi simples que possible. Ils seront donc libres d’imaginer leurs usages et leurs possibilités. Elle suggère aussi de rester présent et attentif sans chercher à les stimuler, ou à influencer le cours de leurs jeux. Les enfants apprennent ainsi à s’occuper d’eux-mêmes, sans attendre la participation des adultes.

Faire l’expérience de l’ennui, ça s’apprend. Et ça apprend beaucoup aussi. Ça tombe bien, les enfants vont avoir tout l’été pour en profiter. Et ils nous donneront peut-être envie de faire de même.

 

Photo : wanted 🙂

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